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La densité de plantation : garde-fou obsolète des AOP.

La densité de plantation : garde-fou obsolète des AOP.

Alain CARBONNEAU & Laurent TORREGROSA

Le cahier des charges des AOP en France continue d’ériger la densité de plantation comme critère majeur au détriment d’éléments plus importants. On peut considérer qu’il s’agit d’un carcan imposé à tous par les professionnels influents aux divers comités de l’INAO. Sous l'influence des prescripteurs d'opinion français, le postulat assimilant haute densité de plantation à optimum qualitatif a été exporté à diverses régions (Napa, Ningxia, Maipo...) avec plus ou moins de succès. Néanmoins désormais, une partie des vignerons concernés contestent cet état de fait. Par expérience personnelle j’ai constaté ce genre de situation relativement conflictuelle depuis une quarantaine d’années déjà en particulier dans des appellations du Bordelais, de Bourgogne (Auxey-Duresses), du Languedoc (Minervois la Livinière), mais aussi en dehors de la France. Récemment l’AOP Pic Saint Loup est le théâtre d’un conflit où un groupe de vignerons refuse les normes de haute densité de plantation inscrite dans leur cahier des charges au prétexte d’aggraver les risques de sécheresse. Que peut-on dire ?

Malgré les travaux de la recherche depuis 40 ans, à l’INRA, à Montpellier SupAgro, au GiESCO, qui ont montré de façon concordante, et sans jamais avoir été scientifiquement contredits, que la densité de plantation n’est pas en soi une nécessité première pour la qualité comme pour la production, que le microclimat du feuillage et des raisins de la vigne possède un effet plus grand, que la conduite de la plante est le moyen véritable et direct d’obtenir l’équilibre physiologique recherché, les présupposés ancestraux semblent indéracinables. S’il faut règlementer de façon simple, pourquoi ne pas le faire sur la base que nous avions proposée de la Surface Externe du Couvert Végétal (SECV/ha), associée à la production (P/ha), éventuellement aussi à la vigueur estivale (V) ? Plus récemment en zone méditerranéenne face à l’aggravation de la sécheresse, les Espaliers classiques à densité élevée sont apparus plus sensibles que des vignes larges ouvertes à faible densité. Tout ceci a été largement publié et communiqué. Alors pourquoi un tel blocage ?

L’explication qui me parait la plus plausible relève du domaine psychique en relation avec la notoriété. En effet historiquement, en particulier en France, les vins les plus prisés sur le marché étaient élaborés dans des domaines qui cultivaient leurs vignes à haute voire très haute densité de peuplement. L’amalgame a été fait entre qualité ou notoriété et forte densité de plantation, sans véritablement analyser les raisons de cette hiérarchisation des vignobles et des crus. En outre, l’image pyramidale de l’Appellation avec les grands crus au sommet, et pour employer un terme d’économiste, le ‘ruissellement’ qui en sort pour irriguer jusqu’en bas de l’échelle, incite à la copie du modèle au détriment de la réflexion sur ses propres conditions, et encore plus de l’innovation. La concurrence internationale a plus récemment crispé les positions des appellations autour d’éléments intangibles, car tout aveu officiel de changement serait synonyme d‘aveu d’échec donc d’affaiblissement !

Mais de plus en plus de vignerons se rendent compte que le maintien du critère premier d’une densité de plantation suffisamment élevée est une erreur et les prive d’une évolution salutaire, surtout lorsqu’on réfléchit à des modèles de viticulture durable, dans un contexte de changement climatique. Ces densités de plantation historiquement élevées dans certains vignobles français qui jouissent d’une haute réputation, s’expliquent à l’origine par la pratique du marcottage, puis par l’utilisation de l’animal qui impose des rangs relativement étroits. Les choses ont tout de même changé !

L'élaboration des cahiers des charges des AOP a principalement consisté à figer un certain nombre de pratiques (cépages, densité, mode de taille...) en fonction des expériences empiriques antérieures. Si la viticulture française veut garantir sa durabilité et son leadership, il est temps que le secteur se réveille pour étudier tous les leviers qui permettent de maintenir une production de qualité (cépages, mode de conduite, irrigation...). Non la viticulture française n'a jamais été traditionnelle. Elle a dans le passé constamment évolué en sélectionnant les variétés actuelles qui sont toutes issues de croisements, en identifiant les meilleures parcelles en fonction des climats locaux et en expérimentant différents systèmes de conduite pour en tirer le meilleur profit. Compte tenu de l'évolution du matériel végétal et de la reconfiguration climatique en cours, penser que les cahiers des charges de production assureront pour toujours le succès du secteur est une grave erreur.

À moins que l’on ne préfère une ‘évolution – retour vers le passé’, la fuite en arrière en revenant au moyen âge où le travail des serfs ne comptait pas, et aux vieux vignobles en foule à plusieurs dizaines de milliers de ceps/ha (figures ci-après), et refaire l’histoire pour le plus grand bonheur de certains clients, marketeurs ou médias.

Nous oserions qualifier une telle démarche, surtout pas de traditionnelle, et plutôt ‘d’ultra-obsolète’ !... Mais nous croyons encore au bon sens de l’homme !

Vignoble en foule de vignes échalassées de Pinot noir reconstitué dans les domaines Moët et Chandon, à des fins d’explication historique (crédit Alain Carbonneau).

Vieux vignoble en foule en voie d’abandon dans la région de Tokaj (crédit Yves Luginbühl).