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Chroniques

Chronique 2017.02

 

La vigne laineuse Vitis lanata :
Témoin de la Flore du sud de l'Asie jusqu'au Mexique
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Alain CARBONNEAU

 

Parmi les espèces sauvages de vigne, il convient de donner quelques informations intéressantes sur Vitis lanata ou ‘vigne laineuse’, nommée ainsi en raison de la pilosité fortement cotonneuse (à défaut de laineuse) de la face inférieure de ses feuilles généralement cordiformes, de ses tiges, de ses entre-cœurs et de ses jeunes feuilles, Le contraste de couleur entre le vert foncé du dessus des feuilles et l’aspect blanchâtre du reste la fait vite remarquer.

Vitis lanata est d’abord connue pour être une des espèces de Vitis majeure du sud de l’Asie, de l’Inde et du sud-est de la Chine essentiellement. Le propos de cet article est de signaler sa présence dans deux endroits a priori mal connus pour en être un de ses habitats naturels :

  • Le Vietnam dans sa zone centrale montagneuse autour du ‘col des nuages’, entre Hué et Danang (carte n°1), où j’ai pu l’identifier en février 2017 largement présente et vigoureuse dans une canopée forestière tropicale ;
  • Le Mexique dans sa partie centrale entre Mexico et Cancun en zone montagneuse subtropicale regardant l’océan Pacifique autour de Taxco (carte n°2), où j’avais pu l’identifier lors de ma mission en 1998,  rampante sur une vaste étendue caillouteuse.


Carte n°1. Géographie du Vietnam. Noter, au centre, les villes de Hué et Da Nang, et au sud, Da Lat.

 

Carte n°2. Géographie de la zone centrale du Mexique avec à l’extrême bas à gauche l’océan Pacifique. Noter les villes de Mexico et de Taxco dans l’état de Morelos.

 

Les figures 1 et 2 montrent Vitis lanata au col des nuages au Vietnam couvrant des arbres entiers et développant une frondaison abondante. Il est à signaler sur cet exemplaire du Vietnam l’aspect flexueux des rameaux et le caractère très marqué des nervures secondaires des feuilles, en plus des caractères ampélographiques génériques. Il existe certainement des caractères distinctifs entre ces vignes du Vietnam et celles du Mexique qu’il m’est désormais difficile de préciser.

 

Figure 1. Vitis lanata couvrant les arbres de la forêt tropicale au col des nuages au Vietnam.

 

 

Figure 2. Vitis lanata se développant sur un pylône en lisière de forêt au col des nuages au Vietnam. Noter les feuilles cordiformes et les reflets blanchâtres.

 

Il est sans doute toujours intéressant sur le plan botanique et écologique d’étendre la zone géographique connue d’une espèce sauvage ; mais ici en l’occurrence, le rapprochement entre la présence de Vitis lanata au Vietnam, comme elle est d’abord attestée en Inde ou en Chine du sud-est, d’une part, et au centre du Mexique, d’autre part (fait que j’avais signalé dans mon rapport de mission de 1998), permet de cautionner le modèle d’Alfred Wegener (1929) de la dérive des continents (figure 3 et rappel ci-dessous).

En particulier Vitis lanata ferait le lien entre les deux extrêmes du continent initial de la Laurasie, l’orient qui deviendra après séparation des continents l’ensemble ‘indien-chinois-indochinois’, et l’occident qui deviendra l’Amérique du nord et du centre. Ce lien semble intéressant car il montre que Vitis lanata aurait survécu à la séparation définitive des continents et donc serait un représentant de la population antérieure laurasienne des Vitis. Elle ne se serait maintenue que sous les climats de type tropical en Amérique centrale et Asie du sud-est, abandonnant la zone centrale de l’Eurasie. Ceci n’aurait sans doute pas empêché que les populations asiatiques et mexicaine évoluent ultérieurement aussi de façon spécifique. Un tel intérêt serait d’autant plus grand que l’on tend jusqu’à ce jour à insister surtout sur la distinction écologique ‘post – dérive des continents’ entre les Vitis américaines, Vitis vinifera, les Vitis asiatiques, toutes issues d’une grande famille de Vitis ‘laurasiennes’ :

Ainsi, Vitis lanata serait un des témoins de la Laurasie avant la dérive des continents, qui n’aurait subsisté que sous climat de type tropical ; elle pourrait posséder des gènes ancestraux de la racine laurasienne du génome des Vitis qui auraient été perdus par les autres. Un fil conducteur à suivre grâce à la vigne ‘laineuse’…

NB : Rappels sur la ‘dérive des continents’.

 

Figure 3. A gauche, l’illustration de  la théorie d’Alfred Wegener (1929) de la dérive des continents. A droite, les continents ancestraux avec au nord le bloc de la Laurasie et au sud celui du Gondwana.

 

Alfred Wegener émet l’hypothèse qu’il y avait un continent unique appelé Pangée au début du Trias il y a 225 millions d’années. Puis à la fin du Trias et au début du Jurassique il y a environ 200 millions d’années, ce continent s'est séparé en deux : a Laurasie et Le Gondwana, aujourd’hui disparus. Entre, il se forma un nouvel océan, qui allait devenir l’océan Atlantique. L’océan qui sera le Pacifique existait initialement.


Les continents en se séparant formaient des chaînes de montagnes : Himalaya en Asie et notamment en Inde, Alpes en Europe et Afrique, Cordillère des Andes en Amérique de Sud, notamment.


Laurasie : elle comprenait des terres, qui allaient former plus tard l'Asie, l'Europe et l'Amérique du Nord. Ces trois continents étaient réunis en un seul. Il y a 60 millions d'années, la Laurasie s’est séparée à son tour en deux continents : La Laurentia (à l’ouest) et l’Eurasie (à l’est).


Gondwana : il comprenait de nombreuses terres qui formeront l'Amérique du Sud, l'Afrique, l'Océanie et l'Antarctique. La formation de l'océan Atlantique était responsable de la séparation de la Laurasie. Il va couper le Gondwana en deux : la séparation a commencé il y a 130 millions d'années, au Crétacé.

La partie occidentale comprend l'Amérique du Sud et l'Antarctique, qui se séparent à leur tour il y a 30 millions d'années.

  • La partie orientale comprend l'Afrique, l'Inde et l'Océanie.
  • La dérive des continents s’est poursuivie au début de l’ère quaternaire.

 

 Le vin du Vietnam aujourd’hui :

Afin de renouer avec des considérations plus actuelles, quelques mots sur les vignobles du Vietnam. Ils sont rares en raison du climat tropical humide très affirmé et en particulier d’une importante saison des pluies. D’après ce que j’ai pu apprendre sur place, ils sont situés dans la région montagneuse près de la ville de Da Lat au sud (carte n°1), à 1500m d’altitude, en terrain calcaire et coteaux. Le raisin de table est la première spéculation avec notamment la variété noire Cardinal et au moins une blanche Italia probablement.

Il est assez facile de trouver du vin de Da Lat dans les restaurants ou les aéroports. L’étiquette mentionne parfois des noms de cépages internationaux tels Cabernet-Sauvignon ou Chardonnay. La plupart du temps seule la région de Da Lat et la cave sont indiquées, avec quelques informations sur le vignoble et l’affichage du cépage Cardinal.

La qualité de ces vins est du niveau d’un vin de table ordinaire mais buvable.

Vin blanc : couleur jaune, limpide ; peu d’arômes si ce n’est de fruits verts avec une touche d’amande (caractère oxydatif) ; bon équilibre et fraîcheur en bouche ; globalement simple et désaltérant, sans défaut.

Vin rouge : couleur assez intense rouge brunâtre ; arômes de pruneaux bouillis, un peu ‘bouillon de châtaigne’, de mure aussi; structure moyenne, peu de corps, fluide et assez court, un peu au-delà de la limite de l’oxydation.

Il serait certainement possible de franchir un cran qualitatif en plantant des hybrides résistants aux parasites et à bon potentiel qualitatif, adaptés à ce climat.